Œuvre journalistique de François Mauriac 1937-1938

Causer

Vendredi 8 avril 1938
Temps présent

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BILLET

CAUSER

par François MAURIAC.

Le pays de Descartes passe pour un peuple ami de la logique : c’est une réputation usurpée.

Nous voulons l’union nationale, mais en nous réservant d’exclure telle catégorie de Français qui nous fait horreur[1][1] C’est encore un plaidoyer pour la réconciliation, grand thème mauriacien de ces jours sombres. Malgré sa méfiance du Front populaire, Mauriac n’est pas très loin en ce moment de l’initiative de Blum, qui voulait lui aussi que les hommes politiques se parlent entre eux en vue de créer un gouvernement d’union nationale..

Comme ces Français sont tout de même nombreux, puissants et organisés, il ne suffira pourtant pas de les excommunier pour être débarrassés d’eux.

Et nous voyons, en effet, que dans les pays voisins on a pris le parti logique de les supprimer « purement et simplement » . Mais les auteurs de cette suppression étaient les plus forts, ce qui simplifiait le problème.

Le drame français se ramène à ceci que chacune des deux factions[2][2] En gros, socialisme contre fascisme ; autrement dit, Front populaire contre hommes et groupements de droite., qui se haïssent trop pour faire trêve, est trop faible pour que l’une écrase l’autre. On dirait deux vieux coqs déplumés, exténués, furibonds, bec contre bec, condamnés à l’immobilité.

Si nous sommes ennemis de la solution totalitaire qui consiste à chercher l’écrasement du parti adverse, ou si, plus ou moins sous le charme d’Adolphe et de Benito[3][3] Hitler et Mussolini., nous nous rendons tout de même compte qu’en additionnant Doriot, Marin, Taittinger et Flandin[4][4] Mauriac regroupe ici des hommes de droite très différents les uns des autres, politiquement et moralement. Jacques Doriot (1898-1945), ex-communiste devenu fasciste, avait fondé en 1936 le Parti Populaire Français, qui devint l’un des deux grands partis de la Collaboration. Louis Marin (1871-1960), conservateur traditionnel, directeur de la Fédération Républicaine, fut proposé par Blum pour mener un gouvernement d’union nationale, et s’opposait à toute entente avec l’Allemagne. Pierre Taittinger (1887-1965), fondateur en 1924 des Jeunesses Patriotes et, en 1932, des champagnes Taittinger, était de la droite modérée. Pierre-Étienne Flandin (1889-1958), chef de file de la droite libérale, fut président du Conseil (1934-1935), s’opposa au Front populaire et participa au régime de Vichy, tout en favorisant des liens avec les Alliés., nous n’obtiendrons pas de cette masse de quoi écraser une mouche de gauche, le plus sage ne serait-il pas de chercher, au-dedans de chaque parti, des hommes avec qui des échanges seraient possibles, avec qui on pourrait causer ?

Guehenno et Chamson, directeurs de Vendredi, Belin, de la Confédération Générale du Travail, pour prendre les premiers noms de gauche qui me viennent à l’esprit, sont des Français dont le caractère dominant est justement de l’être « à l’état pur[5][5] Les noms de Jean Guéhenno (1890-1978) et André Chamson (1900-1983) s’associent très naturellement. Tous les deux écrivains (Guéhenno : ouvrages sur Rousseau ; Chamson : Les Hommes de la route et d’autres romans), ils collaborèrent ensemble à la revue Europe (1929-1936) et devinrent ensuite co-fondateurs de l’hebdomadaire Vendredi, avant d’être élus à l’Académie Française. Guéhenno, homme d’une grande intégrité morale, ami de Mauriac, défendit publiquement celui-ci, accusé en juin 1941 d’être « un agent de la désagrégation française » (BN, IV, 433). René Belin (1898-1977) prit un tour divergent : syndicaliste militant à la CGT, il collabora plus tard avec Vichy où il devint ministre du Travail (1940-1942). » .

C’est déjà quelque chose que de parler de la même langue, que d’avoir, en commun, une certaine idée de ce que représente la France dans le monde de 1938. Toutes les injures qu’ont subies les treize signataires du fameux manifeste[6][6] Il s’agit du document publié le dimanche 20 mars 1938 dans Le Figaro, dans lequel treize écrivains français déplorent « toute espèce de querelle » et offrent à la nation « l’exemple de leur fraternité » . Les treize signataires sont : Aragon, Georges Bernanos, André Chamson, Colette, Lucien Descaves, Louis Gillet, Jean Guéhenno, André Malraux, Jacques Maritain, François Mauriac, Henri de Montherlant, Jules Romains, Jean Schlumberger. Voir aussi l’article de Mauriac « Manifestes » (Temps présent, 1er avril), où il décrit les « injures » mentionnées ci-dessus. Les signataires du manifeste se virent accusés, entre autre, « avoir obéi à l’esprit de guerre et s’être livrés à un exercice de « prémobilisation » » . Parmi les détracteurs, Mauriac cite les noms de André Bellessort, Pierre Benoît, Léon Bérard, Abel Bonnard, André Chaumeix et Louis Madelin. ne tiennent pas contre deux heures de conversation confiante, d’estime réciproque, de recherche commune pour créer un climat favorable à la réconciliation des Français.

Les partis sont des cachots. Nous étouffons entre ces murailles. Derrière le mur, tu as des frères que tu pourrais comprendre et aimer, qui crèvent de solitude, qui sont plus près de toi, peut-être, que de leurs camarades de parti.



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